Khmers verts (X)

   L’infrastructure du dispositif se monte. Comme toujours, c’est une  progression décalée, avec : retours en arrière, bifurcations, abandons de toutes sortes. Terriblement peu efficace, chronophage, et, il faut bien le dire, un tantinet énervante. Heureusement, il y a  aussi, par  une parcimonieuse intermittence, de modestes satoris qui font qu’au final on voit les choses avancer d’un bon œil.

   Le texte qui suit est une ébauche pour une contribution à une revue. En fait il est là au frais, en attente de clarifications particulièrement nécessaires.

Work in regress, un peu de poïétique

   La poïétique c’est une sorte d’épistémologie de l’art, une tentative de réponse à « comment ça se fait ». Les propositions sont aussi nombreuses que les définitions de l’activité ou des objets. Le but du blog, je l’ai précisé dès le post liminaire, n’est pas de fonder une théorie, ni, encore moins, d’élaborer une méthode. Les approches sociologiques (Passeron, Moulin, Menger), philosophiques (Simondon, Deleuze), anthropologiques (Strauss, Gell, Descola) m’intéressent particulièrement dans la mesure où je peux les opérationnaliser, les pousser dans leurs retranchements contingents, leur donner forme.

   Pour les besoins de la cause on tentera de modéliser la réalisation d’une œuvre comme un territoire composé de strates superposée à des points d’échange en forme de puits entre les différentes couches.

L’infrastructure

   D’un point de vue structurel, on peut se représenter la facture ou la genèse d’une œuvre dans son entier comme une espèce de réseau aux nœuds connectés par des liens.

   Ce réseau est lui-même enchâssé dans un réseau plus vaste qui englobe mon activité artistique en général.

   Chaque nœud représente un état. Il y a trois types d’états :  les sources, une manière de point de départ, qui induisent les phénotypes des œuvres et qui sont chargées d’une réserve d’énergie suffisante pour faire avancer le travail, les états métastables qui sont des développements de ces phénotypes, et les états stables, qui sont les dernières versions des œuvres. Ceux-là correspondent au moment où l’énergie de la source est épuisée. La métastabilité est un concept simondonien concernant la genèse des objets techniques. Elle signifie que l’objet atteint un état de stabilité suffisant pour acquérir une autonomie fonctionnelle, une certaine forme de singularité concrète. Afin de permettre une potentialité d’évolution, il faut qu’en plus des qualités mobilisées pour stabiliser l’objet il en existe d’autres dans le phénotype qui permettent par une réorganisation interne un changement de structure tendant vers une autre étape stable ou métastable. Ce surplus qualitatif sursature l’état et, associé à lui, constitue ce que Simondon appelle une métastabilité.

   En cas de blocage (interruption prolongée du processus de fabrication), il faut se connecter à un état métastable antérieur.

   Ce qui conduit d’un état à un autre, les liens, est avant tout des mémoires qui permettent des ponts, une continuité, une préservation des données du phénome pendant la durée qui sépare les états. Les titres, conçus alors plutôt comme des toponymes, remplissent souvent cette fonction. Ils peuvent être aussi des marqueurs chargés d’un type de référence (culturelle, historique personnelle…).

   Le lien comme mémoire

« Post du 31 juillet 2013 : le panneau des territoires.

   Je suis sur le panneau 5. Je reviens sur cette histoire de titre. Sur ce genre de travail long, lent, un des problèmes réside en la perte de l’idée générale dans les pauses (en regardant l’historique, ça peut aller jusqu’à 5 mois sans intervention, même si les œuvres sont toujours à vue), une des fonctions de mes titres est  mnémonique. Évidemment, ce qu’on appelle “idée générale” est un objet dont le contenu mnésique est très difficile à préciser (sensation, impression, manière de projet…), et par conséquent le sens du mot titre est trop restrictif et connoté. Je lui préfère celui de toponyme dans son acception anthropo-géographique, parce qu’il recouvre une série de qualités qui me semblent plus appropriées. C’est un nom qui est donné à un endroit remarquable, objet d’une expérience, avec une délimitation, une histoire ; c’est constitué de plusieurs couches de sens, c’est interprétable, ça facilite le repérage, c’est presque toujours corrélé à un observateur ; enfin, c’est modifiable. Ça induit un passage de l’œuvre vers l’écoumène. En gros ça me plaît bien. »

   A posteriori

   La perception de cette organisation se fait toujours en retard par rapport à l’avancement de l’œuvre. Pour s’y retrouver il faut sortir de la réalisation pour porter un regard extérieur sur le travail en cours, changer de régime de pensée.

   Je m’aide dans cette scrutation d’un logiciel, dont la destination première est la conservation des spectacles vivants impliquant des traitements numériques : Rekall, c’est un environnement  open source pour documenter, analyser les processus de création et simplifier la conservation et la reprise des œuvres, plus particulièrement destiné aux chorégraphes et aux conservateurs. On doit ce bel outil à l’équipe de Clarisse Bardiot maître de conf. à Valenciennes. Rekall regroupe tous les types de fichiers se rapportant à une réalisation,  permet d’en exploiter les contenus et les métadonnées (temps, dates, types…), et de les annoter. En ce qui concerne mon travail, les données sont stockées dans les posts du blog (structuré en base de données avec moteur de recherche), les cahiers de croquis (indexés dans des pages du blog), et les fichiers ; image, texte, diagrammes, son (.jpg, .psd, .doc, .ins, .cdr, .rd…) que je produis au fur et à mesure de l’avancement des projets.

   Un des  avantages évidents est de repérer facilement les états métastables de l’œuvre en cours, et de visualiser les progressions sur de longues périodes.

   Copie d’écran de Rekall autour du dossier « Khmers verts » qui regroupe tous les fichiers concernés.

   C’est un travail qui comporte environ 400 fichiers. La source se situe en 2006, la première résurgence en septembre 2009. Elle se développe avec des intensités différentes et des interruptions (entre : octobre 2009 et octobre 2012, mai 2013 et février 2016, mai 2016 et août 2016, et de novembre 2016 à février 2017).

La source.

 

   Un des états métastables des Khmers : la plaque de zinc d’octobre 2012 (titre du travail Sunt lacrimae rerum) et ses tirages.

   Avec plusieurs orientations de sursaturations : vers un traitement « graphique »  du système de trames (non exploité à ce jour).

Vers la couleur

Ce sera concrétisé dans un autre état métastable en juin 2016 ; titre : Roméo et Juliette.

Et une vers les anamorphoses :

   Avec un état métastable de décembre 2016 :

Un peu de mésologie

   La couche géologique supérieure est assimilable à l’organisation d’un milieu (voir Watsuji, Uexkull, Berque). Donc, trois lieux : un espace sous forme de variable, une place pour le topos – Berque appelle ça d’après Platon (le Timée) la Chora, pour l’œuvre je le matérialiserai par le dispositif, un endroit effectif, le topos où s’instancie l’objet d’art constitué d’un faisceau d’interactions coconstitutives entre le milieu objectif et le facteur d’œuvre, et enfin l’indice, ce qui, pour le spectateur, renferme les prises qui permettent au système d’échange d’avoir lieu.

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